dei bardi art

Chapiteau Roman à décor d’harpies

Chapiteau roman élégamment sculpté en haut-relief; réalisé en pierre, arbore quatre hybrides en forme de harpies, placées aux coins et entrecoupées par quatre blasons. Le corps et la tête occupent les angles, tandis que les queues et les blasons se déploient sur les faces. L’astragale, un brin de jonc lisse, ceinture l’extrémité inférieure de la corbeille sculptée. À l’origine, le chapiteau était probablement polychrome, et les couleurs revêtaient une importance cruciale pour décrypter les blasons. 

Les quatre hybrides, identiques, présentent un visage encadré par une chevelure ondulée se déroulant en rouleau sur les oreilles, suggérant une datation à la deuxième moitié du XIIIe siècle. 

Un chapiteau comparable se trouve au Cleveland Museum of Art.

Chapiteau décore d’harpies, Languedoc XIII siècle, Cleveland Museum of Art

En associant l’humain à l’animal, en faisant émerger l’homme de l’animalité et en prêtant aux convulsions de la nature humaine ainsi qu’aux forces élémentaires une apparence organique, l’artiste peuple l’univers d’un règne nouveau, d’une riche série de vies intermédiaires.

Les hybrides humains deviennent ainsi le symbole de l’éternel mystère de l’homme et de l’idée de l’aspect charnel lié au spirituel. En iconographie, le processus de l’hybridation consiste en l’assemblage visible d’éléments provenant d’espèces différentes : soit zoomorphes et disparates pour un « animal fantastique » ; soit zoomorphes et anthropomorphes pour un « hybride » comme c’est le cas dans ce chapiteau. 

La forme d’hybridation la plus courante consiste en l’assemblage de deux moitiés de corps issues d’espèces différentes avec, le plus souvent, la moitié supérieure humaine et la moitié inférieure animale. C’est le principe des hybrides hérités de l’Antiquité – grecque mais aussi orientale – comme le centaure (mi-homme mi-cheval), le satyre (mi-homme mi-bouc) ou encore la sirène (mi-femme mi-poisson).

Dans la pensée médiévale, le domaine du « merveilleux » met en jeu les frontières entre la nature et la « surnature » dans la mesure où il remet en cause les rapports de l’homme avec Dieu, avec la nature et même avec le diable. Dès lors, le principe même de la transgression de la limite entre l’humanité et l’animalité, notamment à travers le phénomène de l’hybridation, s’inscrit dans cette perception. Son champ de déploiement est dès lors infini et il dépasse largement les seuls domaines littéraires ou iconographiques.

Face à la diversité des créatures hybrides, monstrueuses ou fantastiques qu’offre l’iconographie médiévale, les taxinomies sont incomplètes et artificielles. Tandis que nos classifications actuelles sont fondées sur des critères scientifiques, issus de la zoologie notamment ; celles du Moyen Age sont influencées par les croyances et les récits merveilleux, par les théologiens et les encyclopédistes. D’une part, l’animal n’est pas perçu, au Moyen Age, par ses caractéristiques scientifiques mais par ses « propriétés » et par sa dimension allégorique ou symbolique. D’autre part, un certain nombre de créatures que nous qualifions de « fantastiques » ou d’imaginaires sont perçues comme réelles par les populations médiévales.

De la même manière, la notion de « devenir-animal » implique une forme de réel qui est proche de celui de la vision au Moyen Age et qui, de fait, ne correspond pas à la perception actuelle de l’animalité telle que nous avons héritée du XIXe siècle. En jouant à la fois sur les deux principes réciproques de l’anthropomorphisme des animaux et du zoomorphisme de l’homme, les imagiers du Moyen Age s’inscrivent dans une tradition littéraire et iconographique qui remonte aux fabulistes et aux artistes de l’Orient et de l’Antiquité grecque.

Ensuite, la grande majorité des hybrides comme les harpies qui décorent ce chapiteau, sont anthropocéphales et même anthropomorphes en ce qui concerne la moitié supérieure de leur corps. Par conséquent, l’hybridation suit une logique de répartition de type « haut/bas » en réservant le « haut » à l’anthropomorphisme, comme c’est le cas dans notre chapiteau.

L’un des enjeux de la métamorphose est lié à la transgression qu’elle implique de la limite entre l’homme et l’animal. Deux conceptions apparemment contradictoires apparaissent au Moyen Age. D’une part, la littérature apologétique nie la réalité de la métamorphose de l’homme en bête que la doctrine de l’église considère comme une illusion diabolique. D’autre part, la littérature narrative profane ne met pas en doute la réalité de la métamorphose et elle puise ses exemples dans les légendes populaires peuplées de loups garous, de fées et autres « changelins ».

A partir du XIIe siècle, cette frontière commence à se brouiller dans la culture dite « savante » à mesure que les clercs ne considèrent plus que les démons soient seulement des êtres immatériels.

Le dernier stade de la métamorphose ne laisse qu’une tête humaine à l’hybride. Il faut noter l’importance symbolique de la tête, en tant que siège de l’esprit voire de l’âme. 

Avec l’effacement de la frontière entre l’homme et l’animal, à partir du XIIIe siècle, l’imaginaire collectif s’est emparé du bestiaire réel et monstrueux pour lui associer un certain nombre de peurs et de fantasmes. Le « devenir-animal » est dès lors l’objet et l’expression de fantasme.

Sur ce chapiteau, les harpies entrent en dialogue avec les blasons qui les entourent. Ces armoiries, symboles héraldiques riches de sens, ajoutent une dimension politique et sociale à l’œuvre. La coexistence de ces deux éléments suggère une interconnexion entre le monde mythique et celui de la réalité quotidienne. Les blasons, en tant que représentations graphiques des lignages et des familles, renforcent le lien entre l’art et la société féodale. 

Ce chapiteau roman décoré de sirènes et d’armoiries offre une fenêtre sur l’imagination médiévale et sa capacité à tisser des liens entre le monde tangible et le mythique.